Laaouar Titou / Titou le borgne

Publié le par Lafer Boualem

A quelques deux cent kilomètres de la capitale, au sud-ouest, Tissemsilt, anciennement Vialar. A la sortie de la ville en direction de Tiaret, la zone industrielle Hindel du nom de la tribu berbère du mont de l'Ouarsenis, proche. Une zone industrielle sortie de terre de par la volonté de l'ancien Colonel-President. Dans un coin de cette immense zone, l'usine de la société nationale des textiles occupe un espace imposant qui côtoie des restes de champs de blé sacrifiés pour un joli jeu de mots qu'un " théoricien " tiers- mondisant souffla dans l'oreille d'un ministre de l'époque. Il est vrai que le jeu de mots valait son pesant d'espoir. Magiques devaient être les industries industrialisantes puisqu'elles firent disparaître des milliers d'hectares de terres agricoles sans pour autant changer l'âne en bicyclette.

 Derrière le bâtiment administratif, un petit pavillon ombragé abrite le local syndical mais surtout, attenante, la nouvelle mosquée d'entreprise mise à la disposition des travailleurs. Là, Laaouar Titou officiait comme imam entre deux croquis. Il avait acquis, grâce à une bourse d'études offerte par le ministère du culte à l'époque du boom pétrolier, les connaissances nécessaires a l'exercice de ce magistère lors d'un stage de styliste en gandoura chez les couturiers de Bab Zuweila dans le quartier populaire proche de la mosquée Sultan Muayad et Al-Azhar au Caire.

 Un ancien copain de bidonville du Gué de Constantine dans les environs d’Alger où ils avaient fait ensembles leurs humanités dans la grande décharge municipale, vint le trouver. Après les salutations d'usages et multiples formules de politesse toutes de désinence " oune " pour faire plus proche de la langue du Livre, se donnant mutuellement du Hadj, ils se dirigèrent vers le café. En fait une vieille fourgonnette dont on avait enlevé les roues et évidé de tout son contenu pour n'en garder que la coquille. Quelques tables branlantes, des chaises en déséquilibre constant, un Musa endette ( d'après l'étiquette toujours accrochée ) en plastique ramenée de la Mecque lors d'un pèlerinage, planté dans un fut en tôle de deux cent litres aux couleurs de la société nationale des hydrocarbures, quatre boites de conserves de cinq kilos dans lesquels essayaient de pousser des plants de maïs non transgénique, délimitaient ce que le patron dénommait la Terrasse. Chaulée, la fourgonnette renaissait toute proprette dans sa couleur d'origine mouchetée de rouille après chaque averse. Les deux amis choisirent l'ombre du bananier en plastique meckois, vérifiaient si les sièges avaient bien leurs quatre pieds et s'assirent en soufflant un grand « Bismillah ».

 - Alors! Une baraka nous rend visite, dit l'imam.
 - Merci, lui répondit son compagnon; cela faisait longtemps que je voulais te rendre visite mais je n'ai jamais eu, ni le temps, ni l'occasion.
 -Et la maison, comment va-t-elle? Reprit l'imam.
 -Remercions Dieu, dit le visiteur, tous les garçons vont à la mosquée, mais le prix du tissu a beaucoup augmenté. Maintenant les Frères l'apportent du Pakistan et heureusement que j'ai achète une machine à coudre programmable, une très bonne occasion italienne, elle brode toute seule le nom du Trés-Haut sur les chéchias que mon aîné vend à la porte de la mosquée, chaque vendredi avant la prière à ceux qui n'ont pu laver la leur, vu la pénurie d'eau dans le pays. C'est ma femme - sauf ton respect - qui s'occupe de la production. J'ai pu négocier l'impôt islamique sur le logo d'Allah à deux pour cent avec les responsables du quartier. Je pense que ce n'est pas cher pour un nom aussi grand.
 - Que du bonheur, que du bonheur, inchaa Allah, le coupa par politesse Laaouar Titou.

Sur ce dialogue, prélude à toute discussion sérieuse, arriva le serveur bedaine en avant, une chemise qui à l'origine devait être blanche, maculée de taches d'huile de friture de poivrons, un plateau en aluminium laqué chine populaire en équilibre sur la main gauche, un torchon crasseux dans la droite qu'il passa d'un geste distrait sur la table qui faillit s'écrouler si l'imam ne l'avait retenue en levant son genou par en dessous. Tous deux, commandèrent deux bières sans alcool et déblatèrent (au sens latin du terme) sur le licite et l'illicite, ponctuant leur discours de "la yadjouz" dans un dialecte berbèro-algerois "grammatisé" d'arabe, récitant de fausses citations du Coran apprises aux temps heureux du Hittisme.

 La société nationale des textiles avait bien-sûr, le monopole des tenues de travail et autres uniformes. Quelques jours plus tard, l 'algérois repartit vers la capitale avec un lot de tenue des forces de sécurité sous cellophane. Le lendemain, à la prière du matin, les ouvriers découvrirent la tête de leur prêcheur trônant sur le minbar, un rictus déformant sa bouche aux dents jaunes et irrégulièrement plantées. Un ouvrier, ancien maquisard, qui lui-même a dû couper un grand nombre de têtes pendant la guerre d'indépendance s'avança tout en déroulant son turban. IL prit la tête de l‘imam styliste et l'enroula dans son cheich avant de la déposer derrière un pilier. Un autre ouvrier se plaça au devant des rangs comme un sergent présentant son groupe et dirigea une prière en marmonnant des restes de sourates acquises dans l'enfance.

 Alertée par la direction de l'usine, la gendarmerie ne daigna pas se déplacer. Le gendarme de permanence répondit que lui-même ne savait pas ou donner de la tête. Il informa la direction que des trous aux dimensions adéquates étaient prévus au cimetière pour les cas de têtes isolées et ordonna qu'elle y soit enterrée au plutôt.

Le gardien de l'entreprise et trois de ses collègues empruntèrent la 404 bâchée de la société et transportèrent le crâne de Laaouar Titou jusqu'au cimetière communal où, effectivement ils découvrirent des trous alignes au cordeau comme dans les cimetières américains, d'une cinquantaine de centimètres de coté, attendant la multitude de têtes ramassées chaque matin un peu partout, aux arrêts de bus, empalés aux carrefours et même dans les cours d'écoles. Faute de corps Laaouar Titou n'eut pas droit aux deux témoins traditionnels que l'on plante à la tête et aux pieds d'un mort. Il eut droit par contre a un morceau de bois non ouvragé, prit dans le tas prévu a cet effet dans le local technique du cimetière. Le gardien n'osa pas le planter trop profondément de peur de transpercer la boite crânienne de son imam. De retour a l'usine, ils se rendirent directement à la mosquée pour réciter quelques courts versets du coran sans génuflexion pour la prière de l'absent.
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