El Magdoud

Publié le par Lafer Boualem

Rifkélé, née quelques quarante ans plus tard, essaie de maîtriser ses souvenirs à venir. En face de chez eux (avec Romain et Ulmann, le rothwiller), une nécropole. El Magdoud se figea devant son devenir inéluctable. Un marchand de tombes exposait ses pierres. Refermant le livre de Luigi Malerba, El Magdoud s’allongea sur la tombe factice pour vérifier si ça lui allait. Ses pieds dépassaient un petit chouilla. Une jeune fille, plus vivante que toutes les putes promises aux terroristes en djellaba, paradis carmin sur lèvres pulpeuses lui présenta ses cuisses.

 A force de vivre seul, El Magdoud avait toujours dans la tête une foule de pensées. Une foule aussi dense qu’un jour d’Aïd-el-Kebir autour d’un Cube sacralisé dans une circonscription du Hedjaz, chez les Asiates arabes. La fille lui demanda s’il pouvait bouger ses orteils. El Magdoud guelguella quelques glouglous au goulot de sa bouteille de petite eau d’origine russe et lui offrit un sourire édenté.

El Magdoud se vit Talib-kamikaze. Il lança sa main vers l’entrejambe de la croque-morte. Souvenirs anciens, Tante Abilou coupant le raphia, assise en tailleur, alors que Magdouda recevait Djelloul dit le blindé. Djelloul, un jour de misère s’engagea comme supplétif en 1958, il fut versé sur un half-track et gagna son surnom à double sens dans le douar de Hamlili.

 Magdouda l’invita, lui posa à ses pieds une dame-jeanne que Mignou, le mignon du douar avec ses belles moustaches en guidon de bicyclette lui avait offerte. Mignou était gardien de nuit à la cave de la ferme. Le musulman se doit de se saouler en toute discrétion. Magdouda posa devant Djelloul un plateau en cuivre, un service à thé l’honorait au cas où un voisin indiscret viendrait à pousser la porte. Et Djelloul se saoula. Quand les oiseaux commencèrent à chanter dans sa tête, Djelloul le Blindé se leva. Il releva ses pantalons et s’approcha du tas de glaise.

Magdouda rentra dans le gourbi, mit un quarante cinq Tours de Rabé’a l’Oranaise sur son tourne-disque. Le disque crachota un moment et la voix chaude s’éleva. Levant ses bras à l’horizontale Djelloul tournoya sur lui-même, lentement, il suivait du pied droit le dour-dour-dag, rythmé par le bras du tourne-disque naviguant entre les sillons du disque gondolé. Et Rabé’a chantait. Le rythme glissa vers un tempo plus rapide. Allant crescendo, il prit un sens plus viril. Djelloul le Blindé, emporté par le texte pleurant un amour déçu et qui lui rappelait Tabeg-el-kelb, l’Aisselle du chien, le bordel de Blida, des larmes pleins les yeux, il redoubla d’énergie. De rage, il malaxait le mélange de terre et de paille tel un derwich-tourneur en son temple. De temps à autres, Magdouda l’irriguait de sa dame-jeanne.

Seul en sa mosquée, l’imam psalmodiait des restes de Coran, c’est à dire Les sourates les plus courtes qu’il répétait en boucle. Les talibannes étaient rentrés chez eux. Ne se rappelant plus la soura sur le figuier et l’olivier du mont Sinaï, son esprit glissa vers les collines postérieures de Magdouda pissant devant l’entrée de sa mosquée pour marquer de manière berbère son territoire et ériger son mausolée. « Maudit soit qui a dit moi » se dit l’imam tout en saluant Ismaël et Djibril en tournant la tête, une fois à droite et une fois à gauche.

Djelloul le Blindé, completly out s’approcha de Magdouda et lui mit les mains aux fesses… Magdouda se cabra le temps d’apprécier la callosité des mains de Djelloul. Ils remirent un deuxième disque et se frottèrent l’un à l’autre de manière chrétienne. Il faut dire que Diri gabri fi tberna, zoudj kissane houma ech houdi,( mettez ma tombe dans une taverne, et deux verres seront mes témoins) au rythme très lent s’y prêtait au malaxage de la glaise quand elle atteint la douceur du henné.

 La croque-morte réveilla El Magdoud. Sur toutes les pierres tombales, il y avait, en bas relief, une croix chrétienne et lui était musulman. Témoignant qu’il n’y a de Dieu que dieu et que Mahmoud est son pro-fête, il guélguella une série de glouglous au goulot de sa bouteille de « petite eau » Voditchka comme dirait Illich Oulianov.

Arrivé chez Romain et Rifka, sa bouteille d’eau distillée aux confins du fleuve Amour, à moitié pleine par optimisme, El Magdoud partagea sa vodka avec Ulmann qui, depuis qu’il fit un séjour chez lui à la campagne apprécie les Russeries. El Magdoud se saisit de la derbouka et initia un ancien rythme du tell. Ulmann, après quelques vocalises, l’accompagna de ses aboiements par solidarité de l’errant.

 La glaise était prête et Djelloul siestait sous le figuier. Magdouda mit six œufs dans un foulard et se dirigea vers le gourbi de tante ‘Abbilou.
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