Lettre à la mère

Publié le par Lafer Boualem

                        Ecrire et dire le voyage. J’ai envie de chansons. Je les traduirais pour les djaours comme disait   ton grand-père Kourdougli, le fils du loup, janissaire de l’armée turque qui a conquit nos plaines,                                         longtemps après les hordes asiates venues du lointain Hedjaz.   Une d’elles disait : Yemma ya                                     oumima, ebtiti ma djitiche ettrig ettouila oua el bria ma temchiche.



Ö mère, petite mère, cela fait longtemps que tu ne m’as pas rendu visite. La route est longue et la poste a fait grève. (Herméneutique personnelle.


Je sais , tes souvenirs s’arrêtent à la porte de cette prison. Une belle villa dans une belle avenue dans la ville où, pendant les années de guerre, je fus pensionnaire dans un collège dit mixte de Boufarik. Amchiche ( le chat), gardien de prison militaire de son état m’a fait passer la serpillière dans la petite cour alors qu’il pleuvait averse. Que dire du père qui voulait me passer un paquet de cigarettes dans le parloir ?


Aujourd’hui, Je suis presque devenu Français dans ma tête et j’ai même rencontré une tourterelle espagnole qui apporte des rayons de soleil du sud. Elle est belle, tu sais. Aussi belle que la fille du juge dont tu étais fière dans les hammams de Blida, cette ville des roses, tant chantée par ces Roumis de passage qui faisaient escale à la patte de chat, bordel exotique pour peintre des toiles à la gloire de la beauté indigène.


Yemma ya oumima, tu as fait ton bout de chemin. Je reviendrais cueillir tes fleurs pour les ensemencer en d’autres territoires. Elles ont déjà fleuri sous d ‘autres prénoms.


Une Martha et un Emilian, bulgares, un diminutif ashkénaze de la femme d ‘Issac, mère d’Esaü et de Jacob, Rifka, Nahr-el-Aman, que l’officier de l’état civil, dans son désir civilisateur utilisa un graphisme latin, Naryman et Nedjma, l’étoile. Ce ne sont que les miens. Il y a Lenaïck la Bretonne et les belles hellènes : Yasmini dont le nom rappelle les aubes de la grand’mère confectionnant les colliers de jasmin et Elie, ce prophète féminisé par la modernité grecque.


Yemma ya oumima, tu sais que nous sommes en sécurité. Ici, les militaires n’ont pas d ‘étoiles sur les épaules et j’ai voté pour un jeune qui ressemble à Bloom, le voyou de Blida qui devint maire.


Les tomates ne poussent pas aussi bien que dans les plates-bandes de mes souvenirs. J’ai beau pisser dessus comme tu me l’as appris enfant, le ciel est plus fort. Il pleut tout le temps dans cette Bretagne ; un pleur ancestral irriguant une lente mort de la langue. La langue berbère se meurt, Yayemm ! Suis-je en train de pisser dans la dame-jeanne que je remplissait de vin pour le Roumi chaque semaine, quand moi, enfant-caviste, je me devais de participer à la révolution.


En ce quatrième mois deux mille ans après la naissance de Jésus, auxquels il faut ajouter huit longues années, je témoigne que j’ai téléphoné à ma mère.

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