Mahfoud le Baveux

Publié le par Lafer Boualem


            "car il n'y'a rien de secret qui ne devienne manifeste, ni rien de tenu secret qui ne doive être connu et venir au grand jour"  Luc VIII-17

              Dans le petit douar de Hamlili, sur les hauteurs de Blida, dominant la plaine de la Mitidja, à une cinquantaine de kilomètres de la capitale, une Mazda de couleur noire et de forte cylindrée, signe incontestable d'autorité s'arrêta devant un portail à la peinture écaillée, cachant mal les plaques de rouille qui le rongeait à la base. C'était là une entreprise artisanalespécialisée dans la confection d'album  photos;

           Un homme bien habillé pour le lieu, c'est à dire portant costume et cravate, indéniablement de facture étrangère, descendit de la voiture et frappa de manière autoritaire au portail, qui s'entrouvrit aussitôt.

          Dans l'entrebaillement, une tête sur laquelle se lisait une peur ancestrale de l'autorité apparut. Le visiteur sourit et après le " Salam aleikoum " d'usage, il se présenta:

          Je suis le D.A.G. de la compagnie Hoggar Air Ways. Un cousin m'a parlé de vous.

          Mahmoud le Baveux tourna légèrement la tête vers l'intérieur de l'atelier et cria treg, ce qui se traduirait par passage et sortit tout à fait devant le portall toujours entrouvert qu'il obstrua de son corps. Il prit dans la sienne, la main que lui tendait le visiteur. Il la serra chaleureusement et porta la paume à sa poitrine puis l'index à sa bouche, à la manière paysanne.

           A l'interieur de l'atelier, des éclats de rires féminins et une bousculade se firent entendre. Le D.A.G. hocha la tête, signifant qu'il avait comprit que la coutume voulait que les femmes se cachent à la vue de l'étranger à la famille tout en pensant que la productivité ne devait pas être le premier souci de l'entreprise.

             Quand le silence  revint derrière lui, Mahmoud le Baveux, comme on l' appelait au douar, ouvrit en grand le vantail et invita le fonctionnaire à entrer. Une fois dans l'atelier, le représantant de Hoggar Air Ways jeta un regard dédaigneux alentour. Il choisit l'établi le plus proche, de son index vérifia l'état de sa propreté et y posa son attaché-case sur lequel apparaissaient en letres dorées, en arabe et en anglais:

           "Islam et tansport aérien - 1ère conférence - Khartoum 1993" avec un sigle tout aussi doré représentant un dromadaire ailé portant sur sa bosse deux cimeterres croisés à l'ombre d'un palmier. Le fonctionnaire l'ouvrit d'un geste précautionneux et en sortit un badge au logo de la compagnie aérienne.

           Voilà dit-il, nous avons l'intention de refaire l'ensemble des badges de la compagnie. Mon cousin m'orienté vers vous. Vous n'êtes pas sans savoir que c'est un gros marché, d'habitude, nous demandons dix pour cent pour le patron et moi. pouvez - vous honnorer cette commande?

            Mahmoud le Baveux, tout heureux de cette manne, tout sourrire, lui présenta un échantillonnage de feuilles en matière plastique. Pendant que le D.A.G. feuilletait le classeur d'échantillons, Mahmoud le Baveux se dirigea vers une armoire métalique grise, de celle que l'on rencontre dans les dortoirs de caserne, qu' un viel adjudant lui vendit pour compenser en bière, des années de maquis et bien sûr d'abstinance dues à la pureté d'un engagement révolutionnaire.

             Mahmoud le Baveux sortit de sa poche arrière une clef attachée à une ficelle que le temps a rendu poisseuse et ouvrit. Il choisit une dizaine d'albums-photos, grand format avec en couverture un paysage alpin, il referma son armoire,enroula avec soin la ficelle autour de la clef, vérifia le noeud à sa ceinture et la remit dans poche. Retraversant l'atelier, il les offrit obséquieusement à son bienfaiteur tout en le rassurant sur la commission, inssistant sur le fait que par les temps qui courent, il est normal que chacun puisse gagner son pain.

              Le D.A.G., habitué au dessous de table, prit les albums et sans y prêter attention les déposa à côté de sa malette au logo Halal, casher pour les cousins.

              Dans une chemise, il prit cinq fiches signalétiques avec une photo d'idendité pour chacune. Bien, faites moi ces cinq là sur ce modèle pour que je puisse les montrer au patron dans quelques jours. Je peux déjà vous promettre une tres grosse commande.

               Les deux hommes se congratulèrent... Mahmoud le Baveux accompagna son visiteur jusqu'à la Mazda qu'il contempla un long moment d'un air envieux. Quand la grosse cylindrée disparut derrière le marabout de Sidi Khannousse, patron du lieu, le Baveux se frotta les mains et offrit un visage épanoui.

              A la porte de l'atelier, il essuya une stalactite visqueuse en formation au coin du menton, prit un air sévère et cria à l'interieur l'ordre de reprendre le travail.



               Extrait de Kalach Eddine, voir Laaouar titou




         

             

                
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